Santé

Télétravail : les conseils de deux psychologues du travail pour mieux le vivre

La généralisation du télétravail depuis le début de la crise liée à la Covid-19 a bouleversé le quotidien de nombreux travailleurs. SceauxMag a interrogé deux psychologues du travail pour recueillir leurs recommandations.

Au début de la crise sanitaire, le télétravail a été déployé dans l’urgence et une certaine improvisation, précipitant nombre de travailleurs dans des situations parfois difficiles à vivre. « Il est important de rappeler que la mise en place du télétravail devrait être le fruit d’accords et de négociations. Or, les formes de télétravail exigées par la crise sanitaire sont contraintes. Elles s’inscrivent à la fois dans un cadre juridique existant et dans une pratique intensive faisant largement appel aux ressources des personnes », rappelle Gabrielle Le Gall, psychologue du travail exerçant à Paris et au sein de la mairie. « La mise en place massive sur un temps relativement court du télétravail a mis en évidence les zones de flou, les dysfonctionnements exigeant une attention accrue alors que les conditions habituelles du travail sont particulièrement bousculées. »

« Le télétravail semble d’abord avoir été plutôt bien accueilli par les salariés qui ont été soulagés de pouvoir s’épargner un temps de transport mais aussi préserver leur santé et celle de leurs proches… », souligne Sylvie Leprail, psychologue du travail exerçant à Sceaux. « Puis la situation a perduré et on a vu émerger progressivement des situations d’épuisement. »

Si certains avaient déjà l’expérience du télétravail, sa généralisation a été pour d’autres un saut dans l’inconnu. « Le vécu de chacun face au télétravail reste singulier, tout comme l’est notre rapport au travail », précise Gabrielle Le Gall. « L’expérience du télétravail est très personnelle et nous voyons des situations extrêmement diverses, qui dépendent notamment du type d’activité, de la situation familiale, de l’ancienneté dans l’entreprise », ajoute Sylvie Leprail.

Quelques recommandations pour mieux vivre cette situation peuvent néanmoins s’appliquer à bon nombre de salariés. Pour une approche plus personnalisée, se tourner vers un professionnel de santé reste bien sûr indispensable.

Sylvie Leprail et Gabrielle Le Gall, psychologues du travail, vous en disent plus

Comment parvenir à bien séparer vie privée et vie professionnelle ?

Pour les deux psychologues, il est important « de poser des limites en les matérialisant le plus possible pour compenser le brouillage des frontières vie privée/vie professionnelle induit par l’unicité de lieu. Structurer son temps en délimitant ses horaires de travail, en ritualisant les moments de pause et de repas peut y aider. Dans cette perspective, il est préférable d’éviter d’alterner tâches professionnelles et personnelles tout au long de la journée, le risque étant d’accroître le sentiment de n’être ni au travail, ni à la maison. Pour marquer une coupure nette entre activité professionnelle et vie personnelle, il est également essentiel de se déconnecter et d’éteindre, en fin de journée et de semaine de travail, son ordinateur et son téléphone professionnels mais aussi d’effacer au maximum du lieu de vie les traces matérielles susceptibles de rappeler le travail. » 


Y a-t-il des solutions pour ne pas se sentir submergé par la multiplication des moyens de communication et des sollicitations qui les accompagnent ?

Sylvie Leprail : Dans la mesure du possible, il est souhaitable de ne pas passer, tout au long de la journée, d’une tâche non finalisée à une autre, ce qui est susceptible d’attiser un sentiment d’inefficacité. Les interruptions lorsqu’elles sont trop fréquentes favorisent en outre des difficultés de concentration, des risques d’erreurs et génèrent de la fatigue. Il est donc important de tenter de prioriser ses tâches, si nécessaire avec sa hiérarchie, en distinguant ce qui est urgent de ce qui l’est moins. 

Gabrielle Le Gall : La part grandissante des outils numériques et des échanges à distance peut en effet engendrer de nouveaux risques professionnels ou aggraver une tendance déjà existante. Il est important de pouvoir alerter avant d’être submergé. En parler permet d’élaborer collectivement les bases de fonctionnement, les règles qu’on se fixe au sein des équipes et au-delà entre les services.

Quels sont les moyens de mieux supporter l’isolement, le manque d’interactions avec les collègues ?

Gabrielle Le Gall : Au-delà des questions du travail, il peut être utile d’avoir des échanges informels qui permettent de maintenir les bonnes relations entre collègues et de construire la coopération. Ces échanges réguliers permettent d’inventer de nouvelles formes de liens au sein des équipes en tenant compte de l’éloignement. Ils peuvent permettre aussi de repérer les éventuelles difficultés éprouvées par un ou une collègue. Dans ce contexte, le rôle et l’attention des encadrants est bien sûr primordial mais il appartient aussi à chacun d’être attentif à ses propres conditions de travail et d’oser alerter sa hiérarchie pour trouver des aménagements avant que la situation ne se dégrade et risque d’entamer la santé. 

Que faire lorsqu’on a plus de mal à se motiver ou se concentrer à la maison ?

Sylvie Leprail : Les causes sont multiples. Ainsi, télétravailler en présence d’enfants qui vous sollicitent est loin d’être une évidence. D’autres difficultés d’ordre professionnel qui préexistaient au télétravail ont été mises en exergue par ce mode d’activité. Identifier les “personnes ressources” (proches, collègues, managers) permet de parler de ses difficultés et de sortir d’un sentiment d’impasse renforcé par l’isolement. Les professionnels de la santé, comme le médecin traitant et le médecin du travail, sont aussi des interlocuteurs à solliciter.

Quelles solutions pour les managers qui ont l’impression de “perdre le contrôle” de leurs équipes, et réciproquement pour les collaborateurs qui se sentent victimes d’un management trop étouffant ?

Sylvie Leprail : Les salariés évoquent souvent une intensification de leur travail et l’impression d’un contrôle accru. Multiplication des demandes reçues perçues comme des injonctions à répondre rapidement pour prouver qu’ils sont en train de travailler, augmentation de la fréquence des reportings, outils de supervision, peuvent participer à ces ressentis mais aussi au sentiment de détérioration du lien de confiance avec le management.
Les managers eux aussi ont eu à composer avec le caractère inédit de la situation et ont pu rencontrer des problématiques en lien avec le management à distance. Dans ce contexte, il peut leur être recommandé de canaliser leurs demandes, de limiter le nombre et la durée des réunions, d’autant que la concentration est plus difficile à maintenir “en distanciel”. Insuffler du positif dans les échanges en pensant par exemple à remercier les collaborateurs pour le travail réalisé, mettre en place des outils de communication fluides leur permettant de se manifester en cas de difficultés, peut être pertinent pour favoriser la confiance d’aujourd’hui et celle de demain à l’heure du retour sur site.

Gabrielle Le Gall : Dans les deux situations, pour éviter qu’un malaise ne s’installe, il est essentiel de sortir de la relation bilatérale et de réintroduire du jeu dans les échanges. Des réunions d’équipe régulières permettent de maintenir le lien tout en ayant une visibilité sur l’avancement du travail en cours. L’élaboration en commun permet de créer des bases plus solides de coopération sur lesquelles peut s’établir ensuite une relation de confiance.