Culture

Festival de danse Kalypso : un souffle poétique sur la scène des Gémeaux

Entretien croisé avec les chorégraphes des trois spectacles de danse programmés en décembre au théâtre Les Gémeaux/Scène nationale dans le cadre du festival Kalypso. 

Pouvez-vous nous présenter en quelques mots vos spectacles respectifs ?

Kader Attou : Le spectacle Les Autres, programmé du 3 au 5 décembre aux Gémeaux, est une pièce portée par six danseurs et deux musiciens, ces derniers étant présents sur le plateau et faisant partie intégrante de la mise en scène. Les instruments atypiques et rares des musiciens sont d’ailleurs à la genèse de ce spectacle. D’une part, le cristal Baschet, instrument à frictions à la sonorité poétique, dont Loup Barrow est l’un des grands spécialistes. D’autre part, le thérémine, instrument de musique électronique au son étonnant et à la mélodie particulière joué par le musicien Grégoire Blanc. L’étrange et le poétique sont donc au cœur de la pièce. Les images, sensations et émotions transmises par les huit personnages guident le public dans un rêve éveillé et le plongent, en effet, dans un univers à la fois étrange et poétique. Si la scénographie laisse apparaître un univers plutôt sombre, il y a toujours dans l’obscurité une part de lumière, quelque chose de beau et de graphique qui surgit. Le spectacle éveille l’imaginaire du public. Il s’agit d’un conte, un peu comme Alice aux pays des merveilles, sans toutefois son côté coloré. C’est une pièce bien différente de mes autres créations, même si elle conserve ma signature artistique.    

Mourad Merzouki : Zéphyr sera joué aux Gémeaux du 10 au 12 décembre. Il s’agit d’une pièce pour 10 danseurs qui mêle danse hip-hop et danse contemporaine, c’est-à-dire l’énergie du hip-hop et la poésie d’une écriture qui s’adresse à tous. Le spectacle s’inspire de l’une des plus fameuses courses de voile autour du monde, le Vendée Globe. Au cours de leur voyage, les danseurs s’engagent dans un corps à corps avec le vent, portés par la musique cinématographique d’Armand Amar. Lors de ma découverte de cette compétition sportive internationale, on m’a proposé d’imaginer un spectacle autour des thématiques de la mer et du vent pour le départ du Vendée Globe. J’ai tout de suite été interpellé par cette proposition car j’étais très curieux de découvrir le monde de la voile et des skippers. Il ne s’agit pas d’un spectacle qui raconte la compétition, mais plutôt un clin d’œil à cet univers par la scénographie choisie. Zéphyr s’inscrit surtout dans une démarche de démocratisation de la danse pour l’ouvrir au plus grand nombre. 

Mehdi Ouachek et Soria Rem : Dans le spectacle Anopas, à l’affiche les 17 et 18 décembre aux Gémeaux, nous retraçons les parcours artistiques de 9 danseurs issus de la classe ouvrière à travers leurs anecdotes de vie traitées avec légèreté. Nous formons un collectif de danseurs au sein de la compagnie Art Move Concept. Nous sommes tous des amis et nous partageons des anecdotes de vie, dont certaines sont revenues de façon régulière dans nos discussions, ce qui nous a donné l’idée d’en faire un spectacle. Nous avons grandi dans les années 80 et 90. Nous avons tous connu ce même flottement scolaire. Nous avons tous vécu dans ce qu’on appelait dans les années 60 les “zones à urbaniser en priorité” (ZUP). Les parents de Soria sont issus de la génération du génocide cambodgien. Mon père a connu la guerre d’Algérie. Il y a eu un décalage important entre notre génération qui a grandi dans un pays occidental et leur génération issue de l’immigration. Devenir artiste dans ce contexte était un défi de taille pour nous. C’est extrêmement difficile de réussir lorsqu’on vient d’un milieu populaire. C’est ce que nous essayons de retranscrire de façon visuelle dans notre spectacle. Nous avons surtout cherché à montrer ce que le fait de grandir dans un milieu populaire nous a apporté dans la vie plutôt que de parler des freins que nous avons pu connaître.  

Vos spectacles sont au croisement de plusieurs disciplines. Qu’est-ce-que ce mélange apporte sur le plan artistique ? 

Kader Attou : Pour ma part, ce n’est pas un choix. C’est venu comme ça. Je me nourris de plein de disciplines. C’est mon ouverture aux autres qui me guide. Je ne cherche pas à créer quelque chose de sclérosé, à rester dans l’entre soi. C’est plutôt la différence qui m’intéresse. Je cherche toujours à faire de belles rencontres, c’est ce qui me motive. Je suis dans le partage. Je suis chorégraphe, j’écris avec les corps, des corps multiples, peu importe d’où ils viennent. Mais je sais aussi d’où je viens. Je garde toujours à l’esprit la discipline dont je suis issu, le hip-hop. 

Mourad Merzouki : Le hip-hop, c’est mon histoire, c’est là d’où je viens. La danse contemporaine, c’est un ensemble de techniques que je mobilise, dans un esprit d’ouverture au monde et aux publics. Faire des croisements entre les gestuelles me permet d’obtenir une chorégraphie plus ouverte, une proposition plus élargie dans les rythmes et les corps. J’ai toujours à cœur de faire s’entrecroiser aussi différentes disciplines, que ce soit la musique live, les arts numériques ou encore le sport.  

Mehdi Ouachek et Soria Rem : Nous avons travaillé avec beaucoup de chorégraphes différents. Nous n’avons jamais cherché à faire du copier-coller par rapport à ce qu’on nous avait enseigné. Notre compagnie Art Move Concept s’est développée autour du duo Soria et Mehdi. La compagnie repose donc à la base sur un couple de danseurs, un duo qui a explosé et qui s’est fait connaître. Notre ambition artistique vise à créer de nouvelles choses. C’est pour cette raison que nous avons donné naissance à cette compagnie ouverte à tous les arts. Nous travaillons sur ce que chacun peut apporter à l’autre. Chacun des 15 à 20 danseurs de la compagnie partage les qualités de sa discipline, que ce soit le hip-hop, la danse contemporaine, le mime ou encore les arts du cirque. Nous sommes portés par une écriture novatrice. 

Quel regard portez-vous sur le festival de danse Kalypso ? 

Kader Attou : Ce festival est depuis 2013 l’un des grands rendez-vous de la danse hip-hop. Son initiateur, Mourad Merzouki, est un ami. Kalypso montre chaque année ce qu’il y a de plus émergent dans la danse hip-hop. Il mobilise à la fois des artistes confirmés et des jeunes talents. C’est une excellente vitrine pour la discipline. Le festival s’adresse à tous les publics. Cette année, je présente quatre spectacles qui seront joués dans toute l’Île-de-France. 

Mourad Merzouki : J’ai créé ce festival il y a maintenant 9 ans. Je suis très fier de ce rendez-vous hip-hop qui met à l’honneur des chorégraphes émergents et confirmés. Ce qui me plaît, c’est que ce sont souvent des artistes autodidactes. Lorsque Kalypso est né en 2013, nous n’étions que cinq ou six compagnies à présenter des spectacles le temps d’un weekend. Aujourd’hui, c’est un rendez-vous qui rassemble 50 compagnies dans 30 lieux à travers l’Île-de-France durant deux mois. Le festival crée des ponts entre les structures culturelles et les territoires. 

Mehdi Ouachek et Soria Rem : Ce n’est pas la première fois que nous participons au festival Kalypso. Nous avons déjà travaillé avec Mourad Merzouki. En 2020, il nous a donné carte blanche pour imaginer un nouveau spectacle spécifiquement pour le festival qui aurait dû se tenir l’année dernière et qui a été reporté à cette année en raison de la pandémie. C’était une véritable aubaine pour nous de bénéficier de cette carte blanche. Nous sommes pressés de jouer à Sceaux dans une salle que nous connaissons bien. Nous avions été en résidence aux Gémeaux il y a quelques années lorsque le théâtre était encore sous la direction de Françoise Letellier. Nous gardons un excellent souvenir de cette scène et de son fidèle public.  

> Galerie photo du festival Kalypso.