La vocation félibréenne à Sceaux
En 1950, la ville de Sceaux fut proclamée « Cité félibréenne » par sa municipalité (le maire en place était Édouard Depreux), ce dont témoigne une plaque dans le jardin des félibres, près de l’église. D’où vient cette tradition, pour le moins inattendue dans une ville d’Ile- de-France ?
En 1877, le poète Paul Arène (1843-1896), écrivain de langue d’oc, auteur de Jean-des-Figues et fondateur de La Cigale de Paris, arriva à la gare de Sceaux en compagnie de Valéry Vernier. La première chose qu’ils virent, de l’autre côté de la rue Houdan, fut la tombe de Florian. Non seulement, Florian était un des rares poète d’origine méridionale reconnu, mais son roman Estelle comportait quelques vers d’une chanson languedocienne : Ai ! s’avès dins voste village / Un juine e tendre pastourel…
Ces couplets constituent probablement le premier texte de langue d’oc imprimé en France : ainsi, Florian pouvait être considéré comme le précurseur du Félibrige. Les deux amis évoquèrent ce grand souvenir au cours de leur promenade et, au retour, déposant sur la tombe du poète une brassée de fleurs, se promirent d’amener en ce lieu les autres écrivains parisiens de langue d’oc.
A l’occasion de l’exposition de 1878, des fêtes avaient été organisées par La Cigale en l’honneur du Félibrige, prévoyant un pèlerinage sur la tombe de Florian. Le 27 octobre, conduits par Théodore Aubanel, Félix Gras et Maurice Faure, Cigaliers et félibres méridionaux montés à Paris pour l’occasion se réunirent autour du buste de bronze. Maurice Faure expliqua le but de la manifestation, dit l’amour de Florian pour son pays natal, son regret des bords du Gardon. Puisque le sort avait voulu que ce dernier vînt reposer en Ile-de-france, ce sont ses compatriotes qui chaque année viendraient lui apporter un peu d’atmosphère méridionale. Une tradition était née, que le Félibrige de Paris, fondé quelques semaines plus tard, allait, concurremment avec les Cigaliers, s’attacher à maintenir.
La première félibrée eut lieu à Sceaux dès 1879, présidée par le Baron de Tourtoulon, Président du Félibrige de Paris. En octobre de la même année étaient organisées à Sceaux des fêtes Florian, sous la présidence d’honneur de Victor Hugo, en présence d’Aubanel, Paul Arène, Henri de Bornier et avec la participation de Mounet-Sully. Au nom des Cigaliers, Paul Arène y offrit à Théodore Aubanel un plat de céramique dessiné à son intention et portant sa devise : « Quan canto soun mau encanto » (Qui chante, enchante son mal). Une pièce de Florian, Le bon père, y fut représentée.
En 1884, pour la seule et unique fois, la Sainte-Estelle, assemblée annuelle du Félibrige, se tint en dehors des pays d’oc, à Sceaux, sous la présidence de Frédéric Mistral en personne. Chaque année, la manifestation félibréenne de Sceaux était présidée par une haute personnalité : Vasile Alecsandri, Ruiz Zorrilla, Ernest Renan en 1891, Émile Zola en 1892, Anatole France en 1894, Marcellin Berthelot…
En 1911 se constituait, sous la présidence de Jules Bois, la nouvelle Société des Félibres de Paris, qui marqua la même année sa naissance par un coup d’éclat : l’inauguration le 25 juin, dans le Jardin des Félibres, du buste de l’auteur de Mirèio, statufié de son vivant, avant même de l’être dans son pays, en Arles. Jules Lemaître, Edmond Rostand, Jean Richepin, Jean Aicard, tous membres de l’Académie française, assistèrent à la cérémonie.
La guerre suspendit les félibrées. Mistral disparu, le Félibrige s’essoufflait et l’importance des fêtes de Sceaux s’en ressentait. C’est à cette époque pourtant que le Jardin des Félibres changea radicalement d’aspect.
La tradition reprit après la Libération et en 1948, le Président revelois Vincent Auriol vint prononcer un discours en occitan. En 1950, Sceaux fut proclamée « Cité félibréenne » : une plaque fut déposée au Jardin des Félibres lors de l’inauguration du buste de Jean Charles-Brun.
L’année 1955 fut celle du bicentenaire de Florian. Le Musée de l’Ile-de-France organisa une exposition et, sur ses indications, la Municipalité remplaça la plaque apposée sur la maison du poète. Les félibrées annuelles se poursuivirent, organisées par M. Yvan Gaussen, Président des Amis de la langue d’oc. En 1963 fut fêté le centenaire de la Coupo Santo. Si vers 1965, un nouveau fléchissement se fit ressentir, sans doute occasionné par certaines rivalités entre groupes régionalistes, c’est grâce à l’action de la Municipalité que les manifestations se poursuivirent, marquées par le vol du buste de Maurice Faure en 1968.
Pour le centenaire de la première Félibrée, en 1978, on reconstitua l’atmosphère de l’époque. Le corps municipal au grand complet accueillit les délégations venues de Paris et la fête fut à nouveau présidée par un écrivain célèbre, successeur ici de Mistral, d’Anatole France, de Renan, de Zola, de Barrès : M. André Chamson, de l’Académie française, languedocien de toujours.
La tradition félibréenne est aujourd’hui toujours vivante à Sceaux : en témoignent le réaménagement récent du Jardin des Félibres, les colloques linguistiques et la valorisation des fonds patrimoniaux de l’Institut Florian, à la bibliothèque municipale, sans compter les félibrées.